
Nécrologie par Ada Bronowski
Un grand auteur est mort lundi, 12 octobre 2020, dans un EHPAD aux confins de Petah Tikvah, ville périphérique de Tel-Aviv, en Israël. Yehoshua Kenaz, romancier, essayiste, grand traducteur francophone et francophile passionné, au style raffiné, à la maîtrise suprême d’une langue baroque et bariolée, et à la manière discrète, est mort à 83 ans du COVID-19, après plusieurs années de convivence avec la maladie d’Alzheimer.
Sa mort n’est pas sans refléter, tristement, des traits caractéristiques de son œuvre : souffrances étouffées des plus faibles, mièvrerie du décor, délabrement de la structure de la société et évanescence du lien social, jamais vraiment plus que rêvé même dans le meilleur des cas. Il aurait fallu qu’il y soit pour cueillir au plus profond l’ironie de cette fin inglorieuse, comme dirait Tarantino (israélien d’adoption depuis son mariage avec la starlette Daniella Pic). Non pas qu’il aspirait à une quelconque grandeur. Ce fut un homme d’une délicatesse, d’une humilité et d’une modestie rares au point de faire du personnage qu’il donnait à voir aux autres et de sa vie un mystère qui se manifestait par une indépendance existentielle et caractérielle qui coupait court à toute idée de solitude forcée. Il vécut pourtant seul toute sa vie, entouré d’amis, d’un frère adoré et d’une belle-sœur et neveux dévoués.
De caractère, de style, et de type de littérature, diamétralement opposés à ceux de son contemporain et grand ami, Amos Oz (1939-2018), ce-dernier était pourtant son premier lecteur, à qui il adressait, le lendemain du point final, tous ses manuscrits. Ensemble, ils représentent l’esprit et les contradictions internes sur lesquels l’état d’Israël, fondé en 1948, est bâti – et dont ils sont ainsi les frères aînés, critiques mais espérant toujours pour le mieux. D’un côté, l’idéalisme solidaire, teinté de part en part d’une sentimentalité crève-cœur qui marque l’œuvre de Oz, de l’autre, Kenaz sonde le côté obscur de la lune. Ensemble ils sont l’éros et le thanatos de la littérature israélienne. Chez Kenaz, ce qui apparait comme inéluctable, c’est le pathétisme empoisonné d’avance de toute tentative d’un supposé peuple juif – c’est-à-dire d’un peuple de réfugiés, crée de résidus émiettés, balloté sans rime ni raison à travers une histoire millénaire d’ostracisme – de devenir, comme les autres, un peuple énergétique et conquérant. Le ver est dans la pomme pour un soi-disant peuple unifié, qui a été fantasmé par les non-juifs comme marqué (pour le meilleur ou pour le pire), et qui s’auto-fantasme ainsi également, à force de s’entendre répéter de génération en génération, son statut d’exception.
L’œuvre de Kenaz se construit dans l’enchevêtrement de trois points-de-vue dont l’alchimie de son verbe montre qu’ils s’aimantent et lentement s’empoisonnent réciproquement : l’idée et l’idéal de la nation israélienne, les vagues d’immigration multicolore et continue, et les yeux obsessionnels du monde entier rivés sur ce doublet plus souvent oxymorique qu’harmonieux, de l’habitat et de ses habitants. L’idée, la vague et les yeux. Ces trois perspectives, théoriquement séparables, convergent au quotidien – et c’est ce quotidien, tout le temps sublime et tout le temps mesquin, que dépeint Kenaz dans des histoires souvent à narration multiple dont la construction en dentelle est aussi fascinante que jouissive.

Ce n’est jamais un carrefour, un croisement des chemins pourtant dont il est question, d’où un héros, toujours picaresque chez Kenaz, pourrait s’éloigner en choisissant l’un des chemins. Il s’agit au contraire chez lui toujours d’un entrelac dont il n’a jamais existé un moment de simplicité pure et originelle. Bien plutôt, la problématique à triple hélice se présente comme primordiale, avant que l’homme sorte de la nature, à l’instar des trois arbres d’une gravure de Rembrandt, Paysage aux Trois Arbres, dont il fit le titre de son avant-dernier recueil de deux nouvelles (2003, Acte Sud). Ces arbres ont des branchages touffus et entremêlés qui recèlent des batailles territoriales d’une infime petitesse mais d’une importance capitale pour chacun des arbres, agglutinés l’un sur les autres dans un paysage autrement épars et quasi désert ; et surtout, pointe suprême de l’ironie, de Rembrandt d’abord, mais cueillie par ce maître ès ironie qu’est Kenaz, ces trois arbres embrouillés dans ce paysage glauque sont décentrés. C’est dire que tous les conflits que symbolisent ces imbroglios arborescents et qui émaillent les romans de Kenaz (entre voisins de palier, entre ashkénazes et sépharades, entre les britanniques du Mandat Palestinien et les juifs, entre les vieux et les jeunes, entres les machos virils et les garçons sensibles, entre arabes et juifs) se croient être au centre du monde, mais ne le sont pas. Le ridicule, et avec lui le pathétisme qui émane d’un auteur, au fond compatissant et indulgent pour la faiblesse des autres qui est aussi la sienne, vient de ce que les acteurs de ces conflits pensent être importants, pensent combattre pour de grandes causes comme la vérité ou la justice ou la vengeance, alors que le centre, ce qui est vraiment important est à côté ; ils sont hors sujet et ils ne le savent même pas.
Kenaz est donc en ceci un héritier sans doute des histoires des grandeurs misérables et des misères grandioses du shtetle mises en scène avec tant d’esprit par Shalom Aleichem, auteur yiddish du tournant du 20ème siècle. Mais le larmoyamisme yiddish est traité chez Kenaz avec beaucoup plus d’âcreté, de violence même. Son humour est bien autrement aiguisé contre tout le monde. Il n’y a pas de héros vertueux dans le monde de Kenaz, un héros qui ne mériterait pas ce qu’il lui tombe dessus, même s’il est en effet victime. Les victimes ne sont pas innocentes, quand bien même tout le monde est victime de chaque côté.

Son monumental livre, Infiltration, de 1986 (paru en France en 2003 chez Stock, traduit par Rosie Pinhas-Delpuech), suit la période d’entrainement d’un groupe de jeunes recrues, chacun avec des faiblesses physiques et psychologiques qui les rendent aptes au service mais pas chez les combattants. Ce sont les neurasthéniques et tuberculeux de la Montagne Magique jetés dans la gueule du loup d’un camp militaire en plein désert des années 1950, face à un ennemi appelé ‘les palestiniens’, et qui donc, au lieu de jouer du Chopin au piano, écrire des lettres d’amour et de la poésie, apprennent à encastrer les parties d’un fusil d’assaut. On passe de rires effrénés à des pleurs inconsolables en suivant ces vies hallucinées racontées à travers tantôt l’un tantôt l’autre des protagonistes dans ce qui se révèle être un nœud de vipère pour citer Mauriac, un auteur fétiche de Kenaz. Et c’est avec une ironie lacérante qu’en chirurgien Mauriacien de la petitesse morale de l’âme humaine, Kenaz a ainsi donné des portraits de vies israéliennes qui sont aussi drôles qu’ils sont implacables.
Dans ses recueils de nouvelles, Vers les chats (1994, Gallimard), Retour des amours perdues (2004, Stock), ou encore Paysage aux Trois Arbres, Kenaz resserre son objectif tel un James Stewart de Fenêtre sur Cour et raconte les vies minuscules qui se prennent pour majuscules des appartements de Tel-Aviv ou des maisons de retraite. Le chassé-croisé de ces vies passées et présentes, qui s’entrecoupent sous l’œil de l’auteur sans pitié mais qui les aime dans leur dénuement vil, retrace l’histoire des 72 ans de l’état d’Israël. Est-ce un portrait en fin des comptes, positif ? Difficile de répondre par oui : les hommes sont laids même quand ils sont beaux, les femmes ne sont pas si différentes des hommes, les juifs ne sont pas si différents des autres, et les arabes sont comme les juifs…
Athée, laïque, baigné de culture et de littérature européennes, Kenaz était convaincu de la nécessité d’un état hébreu, mais il ne considérait cet état ni comme une exception culturelle, ni comme une exception cultuelle. Il a traduit Balzac, Stendhal, Flaubert, Sand, Gide, Mauriac, Simenon, Tahar Ben Jaloun et bien d’autres, dans cet acte de pure générosité – qu’est la traduction – pour investir sa langue maternelle d’images, de phrases, d’histoire, de comportements et de dilemmes moraux à même de transformer le shtetle de Shalom Aleichem en nation émancipée et aux horizons ouverts et vastes. Il fut dans les années 1970 membre d’un mouvement littéraire, les ‘Cananéens’ qui revendiquait justement cette émancipation par la langue, son enrichissement par la littérature séculaire européenne et son ouverture au monde. Le moindre que l’on puisse dire, c’est que, bien que plus Voltaire que Rousseau, il aura fini par devoir se consoler avec ce-dernier en se retranchant dans ce fameux pays des chimères qui, ‘est, en ce monde, le seul digne d’être habité.’ Il rejoint ainsi, bien malgré lui, l’envers du décor, le monde peuplé de chimères et de dieu vengeur des religieux dont il haïssait l’emprise toujours grandissante sur le pays.
Mais la lecture de ses romans sert aussi à comprendre comment on en est arrivé là. Trop jeune et trop vieux à la fois, chaque personnage de son œuvre romanesque est pris dans un étau entre un sentiment de liberté je-m’en-foutiste et un poids provenant de forces extérieures, mélange de destin et de géopolitique. Kenaz était toute sa vie durant salarié au journal Haaretz en tant que relecteur – c’était une autre expression de son humilité. Un travail de fourmi, loin des cigales chantantes et dansantes, mais un travail de fond, de fondation, d’enracinement d’une langue, vieille-jeune qui était pour lui, le seul enracinement qui compte, celui qui éventuellement pouvait permettre d’avoir des ailes.
Ces ailes l’emmenèrent régulièrement en France, à Paris où il venait pour écrire, pour faire semblant d’échapper pour un moment à l’étau. Mais, bien au contraire de Oz quand celui-ci était de passage en France, Kenaz se tenait bien de prophétiser à ses amis français, et ‘civilisés’, des bonheurs ou des malheurs de l’avenir d’Israël et se tenait loin des media même lorsque ses livres commencèrent à être traduits et reconnus. Invité par François Busnel au début des années 2000 à une émission télévisée, il se présenta bien malgré lui, et fut si choqué d’être comparé à Philip Roth – littérature de juifs oblige – qu’il fit semblant de n’avoir jamais entendu parler du colosse américain. C’est ce monde-là, de diligence, de délicatesse, de tact dirait Truffaut, qui est parti un lundi matin, et qui – avec l’impatience frénétique des pompes funèbres juives – fut enterré le jour même, accompagné par presque personne par ces temps de c(h)olèr-a.